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Pierre Lunel raconte Barcelone

L'écrivain publie « Le roman de Barcelone » (éditions du Rocher).

Barcelone est aujourd'hui l'une des villes les plus attractives au monde. Mais qui fut presque négligée lors de sa fondation, il y a plus de 2000 ans. Pourquoi ce contraste vous a-t-il intéressé ?
Pierre Lunel : « Parce qu'il est au cœur même de Barcelone. Aujourd’hui, c’est une ville qui rayonne, et c'est en effet l’une des plus visitées au monde, mais ses débuts sont presque dérisoires. À l’époque romaine, Barcino n’est qu’une petite colonie d’à peine quelques milliers d’habitants, loin derrière Tarraco, future Tarragone, la grande capitale régionale antique avec ses amphithéâtres et ses jeux. Cette modestie originelle est fascinante, car elle montre que rien n’était écrit. Barcelone n’était pas destinée à devenir cette métropole éclatante. Il y a là une leçon d’histoire : les villes, comme les hommes, peuvent changer de destin. Mon livre raconte justement cette lente métamorphose, faite de hasards, de conflits et d’élans successifs ».

Et parmi ces élans, l'époque médiévale semble décisive pour Barcelone. Comment la ville s'impose-t-elle alors en Méditerranée ?
Pierre Lunel : « Le Moyen Âge est une période fondatrice. Barcelone devient alors une puissance maritime et commerciale exceptionnelle. Les Catalans tissent un réseau de comptoirs à travers toute la Méditerranée : des Baléares à la Grèce et jusqu’au Proche-Orient, on en compte plus d’une centaine. Ce n’est pas une domination territoriale classique, mais une présence économique et culturelle. On parle catalan dans les ports, les échanges se multiplient, les influences circulent. Pendant deux siècles, Barcelone est au centre d’un monde méditerranéen ouvert et dynamique. Cet âge d’or repose aussi sur un droit structuré, des institutions solides, une capacité à organiser les échanges. C’est à ce moment-là que la ville acquiert une identité forte, tournée vers la mer et vers l’ailleurs ».

Le livre est peuplé de personnages et d’histoires parfois violentes ou romanesques. Quelle est la part de fiction dans « Le roman de Barcelone » ?
Pierre Lunel : « Il n'y en a pas ! À la différence d'un romancier, je raconte Barcelone en historien, avec un souffle romanesque qui fait partie de cette histoire de Barcelone qui est tout, sauf abstraite. Elle est traversée par des figures puissantes, des destins tragiques, des intrigues dignes des grandes sagas. On y trouve des luttes de pouvoir, des fratricides, des enlèvements, des rivalités politiques et familiales. Certains épisodes n’ont rien à envier aux grandes familles italiennes ou aux dynasties françaises. Mais il y a aussi des figures lumineuses, comme celle de Ramon Llull, qui incarne l’âme intellectuelle et spirituelle de Barcelone naissante. Né au XIIIe siècle, il rompt avec les usages de son temps en choisissant d’écrire non seulement en latin, langue savante, mais aussi en catalan, afin de rendre la pensée accessible au plus grand nombre. Visionnaire, il poursuit un idéal ambitieux : rapprocher les religions, créer un dialogue entre croyants, bâtir une fraternité universelle fondée sur la raison et la foi. Infatigable voyageur, il parcourt la Méditerranée, prêche, enseigne, débat, souvent au péril de sa vie. Sa quête est à la fois mystique et intellectuelle, nourrie d’une volonté de convaincre plutôt que de contraindre. Précurseur des encyclopédistes, il rassemble et organise les savoirs de son époque dans une œuvre immense. Sa fin, marquée par l’exil et la solitude, n’efface rien de sa postérité : Llull demeure l’un des esprits les plus audacieux de son temps, symbole d’une Barcelone ouverte, curieuse et tournée vers l’universel. Ces personnages que je décris incarnent la ville. Ils lui donnent chair et émotion. J’ai voulu écrire un « roman vrai » justement pour cela : faire sentir que Barcelone est une aventure humaine avant d’être une simple chronologie. C’est une ville qui se raconte comme une épopée, avec ses ombres et ses fulgurances ».

« Barcelone dégage une vitalité très particulière,

une énergie presque palpable »

Votre livre insiste aussi sur les relations complexes entre la capitale catalane, la France et l’Espagne. Comment cette tension a-t-elle façonné la ville ?
Pierre Lunel : « C’est une dimension essentielle. Barcelone est une ville de frontière, au sens politique et culturel. Les liens avec la France ont longtemps été étroits, parfois même naturels, notamment dans certaines périodes d’alliance ou de proximité contre le pouvoir madrilène. Mais il y a aussi des épisodes traumatiques, comme la prise de la ville en 1714 par les troupes de Philippe V. Ce moment est fondateur, au point que la fête nationale catalane commémore… une défaite. C’est un paradoxe révélateur : l’identité barcelonaise s’est construite dans la résistance autant que dans l’ouverture. Après cette perte d’autonomie politique, la ville se réinvente autrement. Elle se tourne vers le commerce, l’industrie, les échanges internationaux. Les fortunes venues des colonies, notamment de Cuba, financent usines, banques et chemins de fer. Barcelone entre alors dans une nouvelle modernité. C’est une ville qui, à chaque épreuve, transforme la contrainte en énergie. Et c’est sans doute cela, au fond, qui fait son caractère si singulier ».

Qu'est-ce qui explique aujourd'hui, selon vous, le charme voire la fascination que suscite Barcelone ?
Pierre Lunel : « Il y a d’abord quelque chose de très personnel dans le rapport à Barcelone. Chacun porte en soi une sorte de « musée imaginaire » de la ville. On y projette ses rêves, ses images, ses attentes. Mais au-delà de cette dimension intime, il existe des éléments plus objectifs. Barcelone dégage une vitalité très particulière, une énergie presque palpable. C’est une ville qui vit intensément, avec ses excès, ses contradictions, ses désordres parfois, mais aussi une incroyable capacité à avancer. Dans un monde souvent anxiogène, elle apparaît comme un lieu où circule encore une forme d’élan. On y sent une respiration, une manière d’habiter le présent avec plus de liberté. C'est une ville profondément cosmopolite. Et ce qui frappe, c’est la relative harmonie de cet ensemble. Il ne s’agit pas de dire que tout est parfait, bien sûr, mais il y a une forme de coexistence apaisée. Ce n’est pas une ville marquée par des ghettos rigides ou des fractures visibles. Les cultures s’y croisent, se mélangent, dialoguent. On y entend toutes les langues, on y rencontre toutes les influences. Cette ouverture contribue à son attractivité ».

Barcelone, ce sont aussi des figures et des symboles puissants, à commencer par Gaudí et la Sagrada Família. Pourquoi occupent-ils une place si centrale ?
Pierre Lunel : « Parce qu’ils incarnent, à eux seuls, une part du mystère de Barcelone. La Sagrada Família est une œuvre unique, presque irréelle, qui frappe immédiatement. On n’a jamais rien vu de comparable. Elle dépasse l’architecture pour toucher à quelque chose de plus profond, presque spirituel. Quant à Antoni Gaudí, c’est une figure fascinante, presque paradoxale. Un homme discret, fragile dans sa jeunesse, peu reconnu à ses débuts, et qui devient pourtant l’un des plus grands créateurs de son temps. Sa vie elle-même est romanesque : sa rencontre décisive avec ses mécènes, son engagement total dans son œuvre, ses dernières années ascétiques, toutes dévouées à son œuvre, puis sa mort tragique, dans le dénuement, presque méconnu, après avoir été renversé par un tramway. Il y a chez lui une forme d’absolu. Il a tout donné à son œuvre, jusqu’à refuser les honneurs et à choisir de vivre simplement. Sa mort, presque anonyme, contraste avec la place immense qu’il occupe aujourd’hui. Et c’est sans doute pour cela qu’il est indissociable de Barcelone : parce qu’il en exprime à la fois la grandeur, la singularité et une certaine forme d’humilité ».