La Joconde, une passion catalane

Et si le paysage catalan de Montserrat constituait le cadre du célèbre tableau de Léonard de Vinci ?

Par Francis Mateo

José Civil Borque a parcouru des centaines de fois, et pendant plus d'une dizaine d'années, les reliefs des montagnes de Montserrat et des alentours. Ce Français qui vit aujourd'hui en Catalogne (et qui préfère d'ailleurs se définir uniquement comme « Catalan ») connaît le lieu comme sa poche. Dix ans de marche et surtout dix ans d'observations qui lui ont permis d'établir un lien - dont il est absolument convaincu - entre ces montagnes catalanes et le paysage du tableau de La Joconde. L'œil aguerri de cet ancien dessinateur industriel a découvert non seulement les points de similitudes entre le tableau et le paysage réel, mais également la localisation des différents éléments du paysage que Léonard de Vinci aurait morcelé pour en faire une composition qui rende idéalement tous les aspects de cette nature. « C'est en effet une composition de quatre vues tout à fait authentiques inspirées du paysage de Montserrat », confirme José Civil Borque. Le Catalan n'est d'ailleurs pas le seul à défendre cette thèse également affirmée (avec une argumentation différente) par le chercheur catalan José Luis Espero, qui soutient même que Léonard de Vinci a séjourné au monastère de Montserrat. Pour autant : impossible de trouver la moindre preuve, trace ou témoignage certifié du passage du maître florentin en Catalogne, ni ailleurs en Espagne ! « Il n'y a aucune preuve non plus qu'il n'y soit pas venu ! », rétorque José Civil Borque, avant d'évoquer la possibilité plus vraisemblable de dessins préliminaires qui auraient été réalisés à Montserrat par un élève ou un disciple, puis transmis au maître.

Les terres ancestrales du modèle ?

Le pont de Monistrol est l'élément primordial dans la démonstration de José Civil Borque, qui relève 13 points de concordance entre la réalité et la peinture : « À ce stade, il ne peut y avoir de hasard ! » Le Catalan a par ailleurs réalisé plusieurs croquis où les silhouettes des paysages concernés coïncident parfaitement avec les lignes du tableau. Une superposition comme preuve d'une reproduction des paysages catalans de Montserrat... que l'on retrouverait également sur d'autres tableaux de Léonard de Vinci comme Sainte Anne, Saint Jérôme, et surtout La Vierge aux Fuseaux, selon José Civil Borque. Si l'on ajoute que certains (dont l'historienne allemande Maike Votg Luerssen) prétendent reconnaître dans La Joconde les traits d'Isabelle d'Aragon, « n'est-il pas logique que le modèle ait souhaité retrouver sur le tableau des paysages de sa terre d'origine, et la référence à la Vierge Noire de Montserrat, alors vénérée dans toute l'Europe ? », interroge José Civil Borque. Une question qui veut ébranler la certitude établie depuis 1550 par Vasari dans son ouvrage autobiographique « Les Vies » : « Léonard se charge, pour Francesco del Giocondo, du portrait de Mona Lisa, son épouse ». La Joconde ne serait donc pas Lisa Gherardini, femme d'un marchand florentin, mais la fille du roi de Naples Alphonse II, dont l'ascendance hispano-catalane éclairerait le fond de ce tableau et d'autres œuvres majeures de Léonard!

Davantage de mystère

Il faut cependant préciser que la similitude entre les paysages de La Joconde et celui de Sainte-Anne sème en effet le doute, mais pas forcément en faveur de l'inspiration catalane... Car sept esquisses de paysages montagneux (conservées à Windsor et à la pinacothèque Ambrosienne de Milan), directement dessinées par Léonard, semblent avoir servi de matrices aux mises en scène naturalistes de rochers et montagnes, motifs de prédilection chez le peintre florentin. Et tout particulièrement dans le cas de Sainte Anne, dont le paysage a été peint lors du second séjour de l'artiste à Milan, entre 1508 et 1513... période au cours de laquelle il travaillait également à La Joconde. Le catalogue de l’exposition « Sainte Anne, l’ultime chef-d’œuvre de Léonard de Vinci », qui s’est tenue au Louvre en 2012, apporte aussi des informations intéressantes évoquant des ressemblances entre Sainte Anne et La Joconde : « Une aussi grande similitude entre ces deux paysages, l'un accueillant une œuvre sacrée er l'autre un portrait, tous deux ancrés dans la continuité des précédentes œuvres du maître, invite plutôt à les considérer comme un décor naturaliste propice à entourer toute histoire hunaine ». Un environnement décrit comme des paysages génériques par les spécialistes, et en aucun cas des lieux identifiables. Même si d'autres observateurs ont également reconnu les Apennins de Toscane ou les Alpes de Lombardie dans ces peintures. Pour autant, José Civil Borque n'en démord pas : « Il suffit de prendre une photo depuis le château de Castellbell pour voir la ressemblance frappante avec le paysage de La Vierge au Fuseau ; et pour La Joconde, tous les points de concordance que j'ai mis en lumière crèvent les yeux ». Les experts reconnus de Léonard de Vinci n'en restent pas moins aveugles et sourds à ces arguments, qui ont en tout cas le mérite incontestable d'en rajouter davantage au mystère de l'une des plus grandes œuvres de l'histoire.

Selon José Civil Borque, le paysage de La Joconde est une composition faite à partir de quatre vues du massif de Montserrat