Le laboratoire de la Smart City

Les nouveaux enjeux de la « Ville Intelligente » se dessinent à Barcelone, grâce notamment aux entreprises de la « french tech ». 

Dès la fin des années 2000, Barcelone a été précurseur dans le domaine de la Smart City, en lançant des initiatives tout azimut alors que la thématique de la « ville intelligente » n'était pas encore un élément central des politiques urbaines. De fait, la gestion des ordures ménagères, la synchronisation des feux de signalisation, la volonté d'autosuffisance en eau sont autant de chantiers auxquels la capitale catalane s'est attaquée bien plus tôt que la plupart des métropoles mondiales, sous l'impulsion de la Generalitat (gouvernement régional de Catalogne) et grâce à des personnes comme Josep Ramon Ferrer, aujourd'hui l'un des experts les plus pertinents dans ce domaine. C'est d'ailleurs à ce titre que Barcelone a été choisie pour accueillir le salon de la Smart City en 2016. Dans ce contexte, les start-up françaises spécialisées dans la ville intelligente ont su très vite trouver leur place, avec l'appui de la « French Tech Barcelone », qui regroupe ici quelque 200 sociétés de toutes tailles. « Pour des raisons de proximité tant géographiques que culturelles, il y a toujours eu des entreprises françaises à Barcelone », explique Guillaume Rostand, directeur de la French Tech Barcelona, «mais deux autres facteurs ont favorisé ces dernières années l'implantation de jeunes entreprises françaises positionnées sur le créneau de la Smart City à Barcelone : l'installation de « call center » pour profiter du cosmopolitisme et de certains avantages culturels ou climatiques de la ville, et par ailleurs l'accroissement de l'attractivité de la capitale catalane ».

Yego est sans doute l’exemple qui illustre le mieux cette dynamique. Cette start-up spécialisée dans la location en libre service de scooters électriques a été créée en 2016 par deux jeunes entrepreneurs Français. « Nous avons démarré avec trois scooters qui étaient partagés au départ par un maximum de 200 utilisateurs... et aujourd'hui notre flotte dépasse les 1.000 véhicules à Barcelone », indique Benjamin Viguier, l'un des cofondateurs d'une entreprise qui a essaimé depuis lors à Valencia et Bordeaux. Pour créer Yego, les jeunes entrepreneurs quittent l'Allemagne où ils ont élaboré leur modèle de start-up. Pourquoi s'installer à Barcelone ? D'abord parce qu'avec 300.000 motos et scooters, la ville rivalise avec Rome comme capitale européenne des « deux-roues ». « Mais il y avait aussi ici un écosystème de start-up beaucoup plus important qu'en Italie », précise Benjamin Viguier.

  

La volonté de la municipalité de considérer la mobilité comme l'un des grands enjeux de la smart city a également été déterminante dans le choix de Barcelone pour les créateurs de Yego, qui ne voulaient pas se positionner, dès le début, comme de purs opérateurs de moto-sharing, mais comme des « fournisseurs de mobilité ». C’est-à-dire apporter un service à la Ville en cherchant à connaître quels pouvaient être les besoins de la municipalité et en proposant des solutions. Ce qui va conduire Yego à analyser et mettre en exergue ses données relatives au taux de rotations journalières par véhicule, et à partager ces informations avec l'administration locale. « C'est un élément très important, parce qu’il y a de plus en plus d'acteurs de moto-sharing, donc des flottes de plus en plus grandes qui occupent énormément d'espace, voire autant de place qu'un véhicule privé ! Ce qui oblige les municipalités à affiner leurs critères de sélection des opérateurs et privilégier ceux dont les taux de rotation par véhicule sont les plus élevés » , explique Benjamin Viguier. Yego se positionne ainsi favorablement face à la concurrence des grands groupes qui n’ont pas tardé à marcher sur les pas de la start-up à Barcelone, mais en appliquant souvent des solutions en « copier-coller » sur ce segment de la mobilité, sans être en mesure de maîtriser des paramètres aussi pointus que les taux de rotation.

Pour l'entreprise française, Barcelone reste véritablement un modèle en vue de ses développements internationaux : « Cette ville est notre laboratoire car nous avons toujours un temps d'avance ici ; de fait, nous développons aujourd’hui des solutions complémentaires au « moto-sharing », avec la mise en circulation de vélos et trottinettes électriques, en profitant du développement des infrastructures cyclables ». Des solutions qui permettront demain d'aller prospecter d'autres villes, en Espagne ou ailleurs en Europe, sur ce segment de la mobilité, qui reste l’une des problématiques principales de la smart city.

  

L'autre grand avantage de Yego et des start-up du secteur face aux multinationales, c'est l'ancrage physique dans la ville : « Nous sommes des entreprises qui sont purement opérationnelles ; nous avons nous-même une soixantaine de salariés qui vont se charger directement du maintien des véhicules, vérifier leur disponibilité, communiquer avec les utilisateurs en cas de problème...Cela demande énormément de travail de collaboration au sein de l'entreprise, d'où notre choix de travailler dès le départ avec des employés intégrés à la société pour rester maître des opérations », ajoute Benjamin Viguier ; « Nous avons donc nos propres équipes, nos formations et une véritable responsabilisation ; c'est vraiment une garantie de fiabilité et de sécurité pour nos clients comme pour les municipalités ». Cette intégration des compétences et des ressources humaines peut paraître paradoxale pour des entreprises avant tout technologiques (les applications et les systèmes restent des éléments stratégiques), mais elle correspond à une autre tendance de l'évolution des smart cities : le retour vers le local. « Barcelone illustre bien cette tendance, puisque vous vivez ici d'abord dans un quartier intégré dans la ville », note David Huguet, directeur général Europe de la start-up d'origine australienne Abuzz, qui vient d'installer son siège dans la capitale catalane pour aborder le marché européen. La société, spécialisée au départ dans l'installation de bornes tactiles d'information à l'attention des clients dans les centres commerciaux, en est arrivée à s’intégrer au segment de la smart city sans même s'en rendre compte. « Nous avons en fait suivi nos clients dans leurs évolutions », explique David Huguet : « Progressivement, les centres commerciaux sont passés de la périphérie vers l'intérieur des villes pour devenir aujourd’hui des espaces interconnectés avec la cité à travers des activités de commerce bien sûr, mais aussi d'immobilier d'entreprise, de divertissement, voire de logement ; des lieux de vie qui fonctionnent 24 heures sur 24 ». Les bornes d’information d'Abuzz se sont donc adaptées en élargissant les données disponibles aux nouveaux services des centres commerciaux. « Le prochain pas, c'est d'installer nos bornes au plus près des habitants de chaque quartier pour faire de cet outil un vecteur de communication de la mairie vers ses citoyens, et un moyen de valorisation de toutes les activités privées de proximité ». Barcelone étant particulièrement propice à cette évolution, avec ce mélange d'initiatives de quartier et de volonté municipale (qui transcende d'ailleurs les clivages politiques) : « On est en quelque sorte ici dans la même logique que celle des plans quinquennaux des années 70, mais au niveau très local cette fois-ci ».

Le représentant d'Abuzz souligne également la dimension « participative » de cette tendance visant à créer du lien à travers une borne physique fixe : « On veut aussi donner la possibilité à la ville d'obtenir de l'information des habitants sur des projets précis, donc d'organiser la concertation citoyenne ». Bien sûr, ce genre de plate-forme existe déjà sur le web, reconnaît David Huguet, mais elle ne permet de toucher selon lui que « des gens qui sont extrêmement impliqués, soit à peu près 2 % de la population d'un quartier, contrairement aux possibilités de cette présence physique, de cet ancrage de la borne ; il s'agit de faire en sorte que ce ne soient plus les seuls activistes qui s'expriment, mais de donner de la voix à une majorité silencieuse ».

  

Reste à convaincre les municipalités de s’engager dans une stratégie de smart city, sur un plan financier certes, mais aussi en mettant à disposition le nerf de la guerre de la « ville intelligente » : l'information. Car le Big data est évidemment la « matière première » des entreprises du secteur. Et l'accès à cette information n'est pas toujours si évident, confirme Raoul Roverato, responsable du département smart city de Word Sensing à Barcelone : « Au départ de notre activité, nous nous sommes aperçus que les villes étaient organisées en silo, c'est à dire que les pompiers ne communiquaient pas leurs données aux policiers, qui ne parlaient pas aux services médicaux d'urgence, lesquels ignoraient les responsables du trafic routier... Donc ces données existaient, mais n'étaient pas mises en commun pour être analysées et pouvoir prendre des décisions rapides en cas de crise ». Un cloisonnement qui tient d'ailleurs davantage à des difficultés administratives pour faire évoluer les systèmes que d'une volonté de rétention d'information. Word Sensing a donc développé un « data lake » pour regrouper ces données et fournir aux décideurs des Villes les outils nécessaires à la prise de décision. À titre d'exemple, la start-up de Barcelone collabore notamment avec Singapour, pour détecter précocement les foyers de dengue afin de fumiger la zone affectée pour éliminer les moustiques, et donc éviter la contamination. En période de coronavirus, on comprend aisément l'intérêt d'un tel outil pour les représentants publics. « Mais le développement de ces solutions se heurte souvent à des difficultés de gestion et de gouvernance urbaines », ajoute Raoul Roverato : « Même lorsque les Villes ont une idée assez claire de leur stratégie smart city, ce qui n'est pas toujours évident, il faut généralement attendre deux à trois ans entre le moment où l'on détecte une opportunité d'entreprendre et celui où l'on signe le contrat, pour des projets qui sont très importants à l'échelle d'une start-up ; Toute la question étant de parvenir à gérer ces investissements lourds avec une prédictibilité faible ». Pour pallier cette difficulté, Word Sensing s'associe avec des grands partenaires comme Dell, Cisco ou STI. Une façon d'exister sur le marché en mutation de la smart city, où les entreprises doivent anticiper les besoins des Villes. « C'est à nous de démontrer en quelque sorte a priori une amélioration de la vie du citoyen », confirme le représentant de Word Sensing, qui assure aujourd'hui essentiellement son développement à travers des cas d'usage : « Lorsque nous présentons ainsi les résultats de notre travail à Bogotá, où nous avons réduit de treize à huit minutes le temps d'attente d'une ambulance, les municipalités sont beaucoup plus réceptives ». C'est en quelque sorte une prime aux premiers venus sur le marché de la smart city et aux investisseurs les plus audacieux. D'où aussi l'intérêt de s’appuyer sur les initiatives de villes comme Barcelone offrant des capacités d'expérimentation dans ce domaine. Une stratégie gagnante pour les municipalités comme pour les entreprises.

 

Francis Matéo